Comme à chaque fois que je me relève en considérant le travail accompli, j'ai mal au dos et mal
à la tête à force d'avoir plissé les yeux à demi pour paufiner les détails et respiré les effluves, et je commence toujours dans l'allégresse et un grand sentiment de sérieux, avec le dessin
préparatoire avec les ombres portées sur la toile, les plis du vêtement et les proportions corporelles, et puis dans la lignée la couleur de la chair et les couleurs de base, celles sur lesquelles
les autres plus finies viendront s'apposer. Creuser les ombres, s'appliquer sur des zones à risques, et puis au fil des heures, le travail évolue et je ne peux que suivre ce que les traits me
dictent, il y a toujours vers la fin cette perte de contrôle du sujet qui s'en va là où le hasard le mène, et qui s'achève comme il n'avait pas du tout commencé, et j'oscille toujours entre
désespoir (il faut vraiment que je reprenne le dessin, les bases académiques) et satisfaction (c'est moins pire qu'il n'y paraissait aux deux tiers du travail), et puis il faut vraiment que je
m'achète un chevalet, un vrai et pas comme les planches pourries qu'on avait aux Beaux-Arts, et à chaque fois que je passe devant cette galerie il y a cette artiste qui donne des cours à des gens
et j'ai comme un serrement au coeur, et je continue mon chemin
Mon premier amour a d'abord été le dessin, pas la lecture, mais les années passant j'ai perdu la main hein, c'est comme tout chez tout le monde: dans
l'enfance ou la petite adolescence il y a ce truc que tu sais faire et les adultes te disent: il faut cultiver ça. Mais les années passent et d'autres choses deviennent plus importantes, alors ma
soeur abandonne son violon, mon frère au rythme cardiaque de coureur olympique s'en fout et s'enfume, et moi je repense à comme on dit, les heures de gloire, comme une vieille peau
ressasse son succès au cinéma d'il y a cinquante ans.
Et pourtant je suis contente et pas trop triste, je me dis que je n'ai peut-être pas toute la vie mais quand même le temps de remettre tout ça en marche. L'année prochaine je ne pourrais évidemment
pas, et peut-être les suivantes non plus, parce que les études prévalent sur le reste et qu'il vaut mieux être artiste maudite salariée que artiste maudite miséreuse. Mais ce qui est sûr c'est que
j'y reviendrais, c'est comme la danse, dans toutes les activités artistiques que j'ai pu entreprendre, il y avait toujours ce truc plus ou moins perceptible qui en faisaient des catharsis.
Aujourd'hui c'est l'écriture qui prédomine, quand avant elle était couplée à la lecture, quand avant c'était la création de fringues et la peinture, quand avant encore c'était le dessin uniquement,
je ne sais pas si je suis vraiment nostalgique, et si le fait que j'adore l'histoire de l'art est une consolation de ne pas être à la place des artistes étudiés, comme quand je regarde des oeuvres
et que je me concentre sur l'émotion ressentie et la technique picturale, mais à quoi le ressentiment pourrait-il mener?
J'aimerais bien être une philosophe des Lumières, ou comme la géniale Hildegarde Von Bingen, être une espèce d'auteur total comme Voltaire, une polygraphe et une savante multispécialisée
du XVIIIe siècle, ca doit vraiment être fantastique d'être un touche-à-tout, qui s'intéresse autant à l'art qu'à la littérature, aux sciences et à la philosophie, que de sujets de conversations
possibles, et d'horizons ouverts sur le monde, tu ne trouves pas?
Les gens qui ne cultivent que un ou deux centres d'intérêts sont bien ternes et ennuyeux
La littérature, la philosophie et les arts ne sont qu'une partie de ce que j'ai à explorer, et j'essaie de réfléchir de ce que je pourrais faire de ma fascination pour la politique, la finance et
les sciences nat'
Et c'est là que je me rends compte que la vie est trop courte, et que le monde est extraordinaire, et pendant que les heures défilent à toute vitesse, il y a cette question, aurais-je assez de
temps avant que tout ne s'achève?